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 Le chien de l'enfer

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voyelle
Brise
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MessageSujet: Le chien de l'enfer   Ven 15 Avr - 21:32

Voilà la bête Rolling Eyes

Bon, ce roman a été lu et relu et encore relu par nombre de personnes. Je ne vous dirai pas les remarques qui m'ont été faites pour ne pas vous influencer. J'en ai corrigé quelques-unes, celles qui me semblaient les plus pertinentes, mais il y a encore des défauts, bien sûr, la perfection n'est pas de ce monde, et de toute façon je n'ai pas l'intention de l'atteindre.

Le ton est très particulier, le vocabulaire assez "irrévérencieux". J'ai essayé d'atténuer un peu, mais je ne peux pas tout lisser sous peine de faire perdre son âme à ce roman. En fait, je le destine à de grands ados/jeunes adultes. C'est dans cet esprit que je l'ai écrit. Je me suis bien éclatée, il faut l'avouer, ce qui ne veut pas dire que je suis sur la bonne voie. À vous de me le dire. N'hésitez pas à dire ce qui ne vous plaît pas, je ne suis pas susceptible et je suis surtout en pleine relecture, donc j'ai besoin d'avis sincères.

Le lien vers les commentaires : http://brise-des-mots.forumgratuit.org/t136-le-chien-de-l-enfer#2934



1


Les doigts sur la poignée de la porte cherchent une réponse. J’entre ou je me tire ? Vincent pousse le battant et l’ivresse de la salle lui saute à la figure. L’atmosphère est aussi pesante que dehors : saloperie de mois d’août, putain de foule ! Dans les pulsations de la techno, il commence à décompter les secondes qui le séparent de la sortie : quatre-vingt dix-neuf, quatre-vingt dix-huit, je lui souhaite un bon anniversaire, je siffle une bière et je me casse, quatre-vingt trois… Ça sent la sueur et l’eau de toilette surchauffée ; ça pue le mâle en rut et la femelle en chaleur… Qu’est-ce qui lui a pris d’accepter l’invitation de Miss Zapping ?

Il serait bien retourné prendre une bouffée d’air pur mais Anaïs l’a déjà repéré. Elle le ferre d’un signe de la main, celle qui est libre ; l’autre, c’est Luc Armand qui la tient, son petit ami du moment. Cette pétasse se tape son meilleur pote. Qu’est-ce que la jeunesse désœuvrée pourrait faire d’autre, à part la teuf et se refiler le dossier Miss Zapping ? Vincent, il bosse, alors ce qu’il veut c’est être peinard. Il s’est bâti une réputation de mec tranquille ; pourtant, ce soir, c’est les emmerdes assurées.

Enraciné dans le carrelage, Vincent essaie de rattraper son décompte : soixante-quinze… non, soixante-dix… Anaïs se dégage une allée jusqu’à lui en repoussant les gêneurs. Sa mini robe en strass accroche la lumière et tranche sur sa peau mate. On dirait qu’elle danse au rythme de la techno, ses boucles brunes en cascade sur ses épaules. La star lui en file plein la vue mais ça lui ferait trop mal de l’avouer.
Luc Armand titube derrière elle, déjà plein comme une huître. Elle va le larguer ce soir, Vincent pourrait le jurer ; elle veut lui montrer qu’il est le prochain sur sa liste. Barre-toi, Vince ! Il aimerait qu’un fil invisible entrave sa démarche féline, qu’elle se vautre au milieu de sa cour béate. Il voudrait qu’elle pisse le sang par ce qui lui sert à dépister le mâle à trois kilomètres, que la défaite soit pour elle, au moins une fois dans sa vie.

— Vince, j’ai cru que tu ne viendrais pas…

Il se sent stupide avec ses visions sanglantes. Il sort la première nullité qui lui passe par la tête et la gueule assez fort pour couvrir les décibels de la sono.

– Alors, ça fait quoi d’avoir dix-huit ans ?

Anaïs sourit. Luc Armand s’enflamme illico et la ramène contre lui.

— Dix-huit ans, c’est la liberté, braille-t-il en dressant un poing victorieux, c’est la vraie vie qui commence ! On va pouvoir se marier sans rien demander à personne, hein, ma caille ?

Vincent pousse un soupir intérieur. Ce mec est cinglé, il porte un dossard à trois chiffres et se croit seul à la poursuite de Cendrillon. Anaïs est plus jeune que la plupart des mecs présents à sa soirée, à peine sortie de l’enfance, et ils sont tous là, à rêver d’être l’Élu. Y en a pas un qui se souvienne d’avoir été le premier. Même pas elle, si ça se trouve.
L’aiguille de la pendule sur le mur du fond entame sa descente d’après dix heures. Il a perdu son décompte dans tout ça : On va dire dix…

— Je suis juste venu te souhaiter un bon anniversaire, Anaïs. Je peux pas rester…
— Vince, allez… Tu t’en vas pas déjà…

Elle a pris sa voix de prédatrice, celle qu’il peut pas saquer et qui lui donne envie d’être à mille bornes de là. Vincent remue ses doigts de pieds dans ses baskets, histoire d’éprouver leur degré d’enracinement. Depuis combien de temps le décompte est à zéro ?
Anaïs fait un pas vers lui en remorquant son soupirant. Ses boucles brunes frôlent son visage quand elle se hisse à son oreille.

— Viens…

Le mot que tous les mâles de la salle rêvent d’entendre. Sauf lui. C’est vrai que cette fille est belle à porter plainte. S’il ne la connaissait pas depuis l’enfance… Miss Zapping… Zéro… zéro… zéro…

— Une bière. Une seule ! prévient-il.

Anaïs éclate de rire et s’empare de sa main. D’un coup sec, elle se dégage de l’emprise de Luc et l’envoie rejoindre la foule des admirateurs.
Le bar bourdonne comme une ruche. Toutes les têtes sont tournées vers la nouvelle proie de Miss Zapping. Les trois petits sans couilles comme les appelle Vincent ont déjà lancé les paris. Gaëtan Chassot, le plus âgé de la bande, compte ses billets.
Vincent s’accoude au comptoir et lève une main en direction du barman.

— Zac, file-moi une bière, celle qui te tombe sous la main…
— Et après, tu te tires, annonce une voix derrière lui. J’aime pas comment tu regardes ma copine. T’avales ta binouze et tu t’arraches.

Luc cherche la bagarre, fallait s’y attendre. Depuis qu’il sort avec Anaïs, les relations entre eux ont carrément viré à l’embrouille. Vincent se dit qu’il aurait mieux fait de rester chez lui. Pierre doit l’attendre devant son DVD ; il lui a promis qu’il n’en aurait pas pour longtemps et qu’ils regarderaient le film ensemble.
Zac tend sa bière à Vincent avec un coup d’œil mauvais en direction du trouble-fête.

— Hey, Luc, cool, personne veut te la piquer ta copine.

Par la même occasion, il capte l’alerte maximum sur le visage d’Anaïs. Ça va chauffer dans moins de deux. Il le sait, il a fait son tour de manège lui aussi ; il a payé comme les autres le droit de croquer le fruit acide. Pas de quoi se vanter, il est loin d’avoir battu le record. Celui-là, c’est Marc Bigier qui le détient : deux mois et trois jours. Luc Armand ne fera pas mieux, même en émasculant tous les mâles de la ville. Un mois pile qu’il sort avec Anaïs, qu’il se pend à son bras en ébouriffant ses plumes pour faire plus conséquent. Et la fête est finie. Zac se dit qu’il n’existe qu’un mec dans ce bled capable de jouer les prolongations : il s’appelle Vincent Ferrand. Tout le monde sait qu’elle le veut parce qu’il garde ses distances. Vincent, c’est un méfiant de nature, un taiseux au calme trompeur. Il n’y a que la compagnie de Pierre Bellard qui l’intéresse, un attardé dont la jeunesse du coin s’amuse. Et puis il y avait Luc, son copain de bac à sable, mais là c’est plutôt mal barré entre eux.

Les yeux rivés sur l’attitré du jour, Anaïs s’apprête à condamner les portes d’un espoir éphémère. On pourrait presque entendre claquer les verrous si la sono voulait bien la mettre en veilleuse.

— Barre-toi Luc, tu me gonfles avec tes conneries !
— Mais princesse…

En plus, il insiste ! Zac en a les tripes retournées ; il rendrait bien à la communauté toutes les bières qu’il a ingurgitées ce soir. Un coup de jet sur le comptoir, ça clôturerait peut-être les hostilités.

— Dégage, je veux plus te voir !
— Mais ce mec…
— Oui, et alors ? Ce soir, c’est ma fête, c’est mon anniversaire, c’est ma soirée à moi. J’invite qui je veux et je fais ce que je veux ! Et là, ce que je veux, c’est que tu te casses !

Luc vire au blanc. Vincent n’a pas meilleure mine ; il sait qu’il est en tête sur la liste d’attente de Miss Zapping. Il pose sa canette à peine entamée. Zéro, moins un, moins deux… Je le savais, bordel, je le savais. J’avais dit pas plus de cent…
Il tourne les talons, le regard en dedans. Il n’est pas venu là pour se faire tailler en pièce. Il fonce en aveugle sur Luc qui lui barre le passage. L’autre l’envoie bouler sur le comptoir.

— J’vous crèverai tous les deux ! T’entends, Vince, j’vous…

Avant qu’il ait le temps d’en rajouter, Anaïs empoigne Luc par son tee-shirt et le pousse devant elle jusqu’à la sortie. Vincent veut prendre le même chemin, mais les petits sans couilles l’encerclent.

— Tu vas où l’ami ? demande Thomas Langlois.

Le plus péteux des trois paumés surveille ses distances en sautillant comme un boxeur. C’est plus fort que lui chaque fois qu’il approche Vincent à moins d’un mètre. Il connait mieux que personne le direct qui lui a valu sa première fausse dent. Faut être un peu à la ramasse aussi pour défier tout seul un mètre quatre-vingts de muscles.

— C’est vrai, quoi, pas la peine de risquer ta peau pour ce looser. Je savais qu’elle le larguerait ce soir. Je l’ai su dès que t’as fichu les pieds ici. Tu nous as fait rentrer un max de pognon, mec.

Gaëtan ricane et fourre les billets sous ses narines en roulant des billes.

— Rah, tu l’as dit, Matos, un joli petit paquet. Y paraît que l’argent n’a pas d’odeur ; moi, je le flaire à cent mètres sur un tas de fumier.

Les trois paumés s’esclaffent, et les témoins autour prennent le train en route.

— Zaaac ! gueule Didier, le troisième larron. File une autre blonde à mon pote Vince. Faut fêter ça.

Le préposé aux canettes fait sauter une capsule avec un rire éclair.

— Elle est à toi, dit-il avec un clin d’œil complice.

Mais Vincent sait qu’il ne parle pas de la bière. Il sait aussi qu’il est temps de dégager ; il a eu son compte ce soir. Sa brève apparition n’a fait qu’accélérer le processus zapping. Résultat : il a perdu pour de bon son meilleur pote et bloqué sur lui l’attention de la croqueuse d’hommes. Bien la peine d’avoir vingt-deux ans pour être aussi con ! J’avais dit : pas plus de cent…
Il avale une goulée pour faire diversion. À trois, je me tire.

— Allez Zac, c’est ma tournée, déclare Thomas. Deux bières pour Gaëtan et moi, et trouve-nous une limonade pour le môme, invente-là si t’en as pas. L’est trop jeune pour boire de l’alcool, le p’tit.
— Pauvre con, siffle Didier.

Vincent grimace sur sa bière. C’est vrai qu’on se demande ce qu’un gosse de quinze ans fabrique avec cette bande de racailles. Tout ce qu’il sait de lui, c’est que tout le monde se fout de son prénom ringard.
Y a combien de cent dans une heure ? J’en sais rien, mais la multiplication du prévu qui tourne au vinaigre, ça fait un bon paquet d’imprévus. Et les tourtereaux, ils sont où ? L’autre tache n’est quand même pas en train de filer une raclée à Miss Zapping ?

— Je vous laisse à vos réjouissances, les gars, j’ai une grosse journée qui m’attend demain.
— Tu taffes aussi le dimanche, Vince ? s’inquiète Gaëtan.

Vincent n’a saisi que le premier mot. Il est presque à l’autre bout de la salle quand Gaëtan finit sa phrase. Une salve d’éclairs l’accueille aussitôt la porte refermée. La touffeur du dehors le plombe sur place. Sa voiture est garée au fond du parking ; il va bien se ramasser la saucée pour couronner cette soirée pourrie. Prends-toi ça dans ta gueule, Vincent Ferrand, ça t’apprendra à tenter le diable et ses cornes. Le fracas du tonnerre fait écho à ses pensées.
En traversant la rue, il se souvient de Pierre qui doit mouiller son slip dans son deux pièces. Vingt ans, et toujours la trouille au ventre dès que le ciel se fout en rogne.

— Vince !

Vincent se retourne. Dans la ruelle qui borde la salle des fêtes, il repère le bout incandescent d’une cigarette. Anaïs se détache de l’ombre et entre dans la lumière d’un réverbère. Trop tard pour faire semblant de n’avoir rien vu. Quel con !
Vincent se fend d’un pas vers elle. Juste pour s’assurer que tout va bien.

— Où est Luc ?

La main d’Anaïs s’envole dans l’air. Ses doigts paraissent rayer un nom sur une liste. Le vent se lève ; ça sent la terre et le soufre : le diable est vraiment dans le coin.

— J’y vais alors. Tu devrais rentrer, ça va dégringoler sévère…

Un autre éclair, un coup de tonnerre ; quelques gouttes s’écrasent sur sa main quand il l’agite en guise de salut. Il part sans se retourner.
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voyelle
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MessageSujet: Re: Le chien de l'enfer   Mar 19 Avr - 18:08

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Dans la pénombre de la ruelle, la flamme d’un briquet succède à la lueur d’un éclair. Il va flotter, autant tirer sa clope avant le déluge. On n’a pas idée de naître un dix-sept août, tout le monde le sait : passé le quinze, c’est le mois le plus pourri de l’été.

Anaïs reprend appui contre le mur. Elle relève une jambe et son talon ripe sur le crépi. Luc est parti en pleurnichant. Il n’a pas eu le temps de regretter ses menaces ; bourré ou pas, c’était l’occasion rêvée de s’en débarrasser. Pas sûr pour autant qu’il ait compris ce que veut dire « fini ». La glu, ça pardonne pas quand tu t’en files plein les doigts ; c’est écrit sur l’emballage : colle en quelques secondes, éviter le contact avec la peau. Un mois, c’était déjà limite, surtout qu’à la base son nom pieutait en fin de liste comme un gros point d’interrogation. Luc, c’est un pote à Vince, et Vince c’est le seul mec qu’elle veut. Par peur de gâcher ses chances, elle a longtemps hésité avant de sortir avec Luc. Et puis elle s’est dit que c’était sa dernière option pour rendre Vince jaloux. Que dalle ! Ou alors il l’a bien caché.

Son premier souvenir de lui remonte à une dizaine d’années. Il était chez les Bellard, ce jour-là. Elle aussi. Ce que ça pouvait la soûler quand sa mère, Sainte Odile Dancourt, la traînait chez les miséreux. Forcément, quand on se tape soi-même une famille de cathos portugais, qu’on a fait deux fausses couches et réussi à pondre Le Miracle, il faut remercier Dieu de ce formidable cadeau. Et pour ça qu’est-ce qu’on fait ? On s’embarque dans les bonnes œuvres, et on montre à sa fille unique la veine qu’elle a d’être si belle, si bien sapée et à l’abri des coups durs. Tout juste si on la félicite pas de vivre alors que deux autres sont morts avant elle.
Heureusement, il y avait Vince, ça la changeait des morveux. Ce qui l’avait frappée, chez ce gamin de onze ans, c’est le sale regard qu’il lui avait balancé ce jour-là. Ok, elle tordait le nez, mais quoi, elle avait sept ans, et le père Bellard qui était pas mal abonné à la bouteille venait de gerber sa vinasse sur le tapis du salon. La mère Bellard, son chtarbé de fils accroché à ses jupes, était en train d’effacer les preuves à grands coups de lessive. Le petit Pierre avait tourné la tête vers elle. C’était la première fois qu’Anaïs voyait un débile de près, et une tronche pareille, on risquait pas de la louper. Elle avait ricané bêtement, sans pouvoir s’arrêter, même quand le regard de Vincent avait croisé le sien. C’était sa faute, à elle, si la gerbe lui foutait les tripes en l’air ? C’était sa faute si le fils Bellard n’avait pas rangé tous ses fagots à l’abri ?
Sainte Odile Dancourt l’avait secouée en lui servant un cours accéléré sur la différence. La différence ? Mon cul ! Pas à elle qui faisait semblant d’exister dans l’ombre des deux clamsés !
Après ça, Vincent avait gardé ses distances. Elle n’avait jamais pu lui arracher un sourire. Un vrai. Un qui aurait dit : « Je sais que t’es pas comme ça au fond de toi. » À treize ans, elle faisait déjà plus que son âge et se traînait une ribambelle de mecs accrochés à ses basques comme autant de casseroles. Elle les jetait dès qu’ils la collaient trop. C’était juste un jeu, pour faire chier Sainte Odile Dancourt. Une façon d’obliger son père à réagir en lui enlevant la merde des yeux. C’était un pari à tenir. Même après « l’accident ». Décembre noir.
Ça aurait changé quelque chose si Vincent avait su ? Qu’est-ce qu’il pensait d’elle, au fond ? Est-ce que lui aussi la prenait pour une garce ? Remarque, comment il aurait pu faire autrement avec sa réputation d’allumeuse ? Personne ne lui connaissait de petite amie, et il ne risquait pas d’en trouver une en traînant avec l’autre taré. Oui, il était comme les autres, avec son mètre quatre-vingts, sa belle gueule et sa carrure de Golgoth. Même s’il avait le truc en plus qui la faisait craquer, il n’avait pas cherché à voir plus loin que ce qu’il avait sous le nez.

Dieu le Père est vénère, ça cogne dur là-haut. Sainte Odile doit flipper à mort : elle n’aime pas l’orage. Y en a qui diraient que c’est la fête des anges ; elle, elle appelle ça la Colère Divine. Elle a peut-être raison, parce que pour la teuf, ce soir, c’est plutôt râpé. Tu parles d’un anniversaire, même pas un bouffon pour se demander où elle est passée ! C’est bien la peine d’avoir racolé tous les paumés du coin.
Anaïs allume une autre clope avec son mégot. Une ombre traverse la rue au galop. C’est Vincent. Elle l’appelle, sans réfléchir. À quoi ça sert ? Il se retourne et fait un pas vers elle. À rien : ça sert à rien ! Mais merde, qu’est-ce qu’il faudrait qu’elle fasse pour qu’il la remarque ? Qu’elle prie Dieu le Père de la ramener à ses sept ans ? Qu’elle copine avec le mongol et lui dessine un mouton ? Est-ce que Vincent aurait aimé qu’ils soient deux à le protéger de la connerie des autres ?
Elle aimerait trouver les mots qui lui donneraient envie de faire un pas de plus, mais les mots, elle ne les a pas. Elle n’a pas eu le temps de les apprendre : les mecs ont léché la poussière à ses pieds avant qu’elle les déchiffre.
Un moteur rugit entre deux coups de tonnerre. Bordel, y a quinze pellos dans la salle qui attendent leur tour, et qu’est-ce qu’il fait ce crevard ?... il se barre ! Va te faire foutre, Vincent Ferrand !

Dieu le Père ouvre les vannes d’un coup. Un éclair zippe le ciel au-dessus du clocher de l’église. Est-ce que ce Mec est assez con pour cramer sa propre baraque ? Anaïs n’ose plus bouger. Plantée sous le réverbère, elle entend le bruit assourdi de la musique. La flotte a ruiné sa clope qu’elle ne se décide pas à lâcher. Lâchée comme elle l’est, le soir de ses dix-huit ans, par toutes les fiottes qui font la fête sans elle. Si elle était là, Sainte Odile Dancourt sortirait à coup sûr le couplet des voies impénétrables du Seigneur, mais pour l’instant, Anaïs se dit que son seul avantage c’est d’imiter le ciel et de chialer incognito.
La foudre s’abat avec un bordel de tonnerre. Toutes les lumières s’éteignent, dedans comme dehors ; la musique avec. C’est peut-être le moment de bouger. Il ne manquerait plus qu’on la trouve là, en train de pleurer sa mère, le nez aussi morveux que les miséreux qui la débectent.
Anaïs profite d’un éclair pour enfiler la ruelle. Elle sait qu’au fond une porte donne sur l’arrière de la salle. Elle pourra s’abriter et réfléchir tranquille : personne ne viendra l’y chercher. Le passage est si étroit qu’on ne pourrait pas se croiser. Anaïs avance à tâtons en rasant le mur de la salle. Elle est trempée jusque dans son string, à croire que le Divin a décidé de rincer la ruelle au karcher.
La porte du fond est verrouillée. Elle s’énerve sur la poignée et balance toute sa rage contre le battant. Putain de Zac ! C’est lui qui a dû bloquer l’accès, comme chaque fois que…

Un bruit !
Anaïs se retourne, le dos plaqué contre la porte. C’était quoi ? Elle est sûre d’avoir entendu rouler du verre. Ça ressemble à la bouteille qui a failli la flanquer par terre tout à l’heure. Sur sa gauche, les branches d’un marronnier dépassent de la murette qui la sépare de la liberté. Trop haute pour qu’elle puisse l’escalader. Les feuilles déversent leur trop plein sur sa figure. On se les gèle tout d’un coup. Et dans le noir total, en plus.
Un frottement !
Cette fois, c’est sûr, y a quelqu’un… ou quelque chose dans la ruelle. Ça pue le cauchemar, cette affaire.
— Y a quelqu’un ?
Elle foncerait bien. King Kong ou le Yeti, ça fait pas grande différence.
— Qui c’est ?
Sa voix couine dans les aigus. Un sale souvenir remonte à la surface, une nuit d’enfer aussi noire que celle-là. Dieu le Père ne va pas encore se contenter de jouer les voyeurs ? Qu’il le tourne son putain de cauchemar, mais sans elle dans le rôle principal !
Un frôlement !
La chose est tout près. Son cœur met le turbo ; elle va crever sur pied à force de flipper. Elle sent une odeur, un parfum qu’elle reconnaît.
— Vince ?
Un souffle. Agacé. C’est lui ? C’est pas lui ? Pourquoi il dit rien, ce bâtard ?
— Putain, Vince, tu fais chier ! Arrête de faire le con, j’ai compris là.
Elle prend son élan et se vautre contre un mur de chair. L’autre l’attendait et lui tord les poignets. Elle hurle comme une malade. Si elle pouvait le toucher, elle saurait si c’est Vince. Elle ne l’a pas souvent approché d’assez près pour le reconnaître dans le noir, mais elle saurait.
— Vince, merde, dis quelque chose… C’est quoi ce délire ?
Son agresseur la pousse contre la porte et plaque ses poignets au-dessus de sa tête d’une seule main. Luc aimait faire ça, elle s’en souvient : un tordu ce mec. Il est venu mettre sa menace à exécution.
— Luc…
Elle a tellement peur que ses dents s’entrechoquent. C’est Luc ou c’est pas Luc ? Pourquoi il a mis le parfum de Vince, alors ? Elle s’en fout, tout ce qui compte, c’est de sortir entière de ce merdier. Elle ne peut pas bouger, l’autre la bloque contre la porte. Des doigts se baladent entre ses seins, se referment sur le haut de sa robe. Les fines bretelles cèdent en lacérant ses épaules.

Ok, c’est le moment de passer un deal avec Dieu le Père : le cauchemar s’arrête là, et elle jure de prendre la relève de Sainte Odile. Plus de mec, parole d’Anaïs Dancourt.
La lumière revient. Elle avale une goulée d’air et s’étouffe avec. Putain, c’est pas vrai, ça n’éclaire pas jusqu’ici ! Tout ce qu’elle voit, c’est une ombre. La pression se resserre sur ses poignets. Elle sait qu’il la regarde. Il y voit la nuit, cet empafé ?
— Qu’est-ce tu mates ? T’as jamais vu une fille à poil ? T’es puceau ou quoi ? Ou alors t’es un pervers… Ouais, c’est ça, t’es un enfoiré de pervers. Vas-y, mon salaud, te gêne pas pour moi, je fais comme si t’étais pas là…
Il lui semble que la colère l’aide à avoir moins peur. Faut surtout pas chialer, ça lui ferait trop plaisir à ce sale con. En dedans, c’est les grandes eaux qui se préparent, la glace se fendille de partout.
— Attends, j’ai trouvé, t’as peur d’être une tafiole et t’aimerais que je te rassure. Ok, je te propose un biz : tu laisses tomber ton scénar pourri et…
Anaïs perçoit un mouvement, un tissu force sa bouche et s’enfonce dans sa gorge. Un claquement sec. Un objet froid et plat glisse le long de son cou, suit la courbe d’un sein, puis l’autre, fait sauter le mince tissu qui les retient. Une lame… !
La glace cède, s’effondre d’un bloc au fond de son ventre. Personne ne la sauvera, elle va crever comme une chienne dans cette ruelle sans voir celui qui va lui trouer la peau. Un cri monte de sa gorge, étouffé par le bâillon. Elle essaie de se débattre, mais l’autre la tient serré. Sans un mot, juste son souffle et ce parfum qu’elle reconnaît.

Et la lame reprend sa balade sur ses seins, bascule sur le tranchant, trace un sillon sanglant et grave les hiéroglyphes que seul un fou pourrait déchiffrer. La douleur explose en même temps que sa chair ; l’acier descend sur son ventre, dessine des courbes qui s’entremêlent, remonte vers ses seins. Ce malade est en train de peindre sur une toile vivante !
Anaïs n’est plus qu’un cri. À ses gestes lents, elle a compris que l’homme s’applique à la faire souffrir avant de l’achever. Son hurlement, étranglé par le bâillon, déchire sa gorge et la consume de partout. Elle sent l’odeur de son propre sang, de la puanteur de la mort qui s’impatiente, et que Dieu le Père retient encore derrière sa caméra.

La vie de Miss Zapping s’arrête ici ; le détraqué a terminé son œuvre d’art. Le tableau sanglant s’effondre dans la ruelle détrempée. Un dernier zoom sur la plaie recroquevillée, et Dieu le Père éteint sa caméra. Il a mieux à faire ailleurs, désormais.
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voyelle
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MessageSujet: Re: Le chien de l'enfer   Jeu 21 Avr - 11:08

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Le silence, ça veut rien dire du tout. Oh ! ça non ! Surtout quand on est sûr de pas être seul ! Et d’abord, c’est quoi le silence ? Parce que si on écoute bien, y a tout le temps du bruit. Tiens, par exemple, les microbes qui sont dans l’air, eh ben, ils font du bruit quand ils volent : Pierre les entend ! C’est pour ça que la nuit, il s’enroule dans son drap, comme ça, il ne risque pas d’être attaqué. Il ne laisse rien dépasser, même pas sa tête. Surtout pas sa tête !
— Hey, la momie, t’as pas entendu ce qu’a dit ta mère ? Lève-toi en vitesse et va chercher le pain.
C’est lui ! Oh ! la la ! Petit Jésus, quelle heure il est ? C’est pas ma faute, c’est à cause de l’orage, tu comprends, j’arrivais pas à dormir…
— Pierre, nom de Dieu, fais pas la sourde oreille ou je te vire !
Faut se décider, parce que le père, il est pas commode quand il s’y met, et il s’y met souvent.
Une tête blonde émerge du drap ; deux yeux bleus papillonnent à la recherche du danger. Le père est en train d’ouvrir la fenêtre. Il se penche pour attacher les volets. Il se ferait drôlement mal s’il tombait du premier étage… Quoi… ? Oh ! ça non, petit Jésus, je veux pas le pousser. C’est pas vrai, j’ai pas pensé à ça !
— Et magne-toi, y a que toi qui fous rien ici !
— Oui, papa.
Pierre se lève, entortillé dans le drap qu’il entraîne avec lui. Il sautille vers la chaise où hier soir il a posé ses habits, pliés bien lisses, rangés dans le bon ordre pour se rhabiller. C’est important, l’ordre !
— Ben là, fait encore le père avant de sortir, je me demande si tu peux avoir l’air plus con que maintenant !
Ça, Pierre le sait qu’il est con, il l’entend tous les jours. C’est un mot que tout le monde dit à propos de tout le monde, alors, il le préfère aux autres : barjo, gogol, dingue… ou pek, comme l’appellent les trois petits sans couilles. Ce que les gens sont bêtes !

Pierre s’habille et descend retrouver sa mère à la cuisine. Elle prépare quelque chose de bon ; le dimanche, c’est pas un jour comme les autres. Elle s’arrête d’arroser le poulet pour lui faire la bise : son premier cadeau de la journée. Le deuxième, elle le lui donne vite fait pour qu’il le fourre dans sa poche. Le père arrive, son verre de jaune à la main : il est déjà à l’apéro. Il en aura sifflé plusieurs au moment de venir à table. Après, il passera au rouge. C’est comme ça tous les jours depuis que Pierre est né. Enfin, c’est ce que les gens disent. Ils sont méchants, les gens ! C’est pas sa faute, à lui, si les microbes sont entrés dans sa tête. Il était né de pas longtemps quand ils l’ont attaqué. Pierre n’arrive pas à retenir le nom de la maladie ; il sait juste que ça finit par « pati ». C’est facile, il a une tatie qui s’appelle Patricia, et tout le monde l’appelle « Pati ».

Il sort dans la rue, le billet bien serré dans sa main. L’orage est parti, il fait un beau soleil. Tant mieux, parce que l’orage ça fait trop peur. Chaque fois, Pierre a l’impression que le bruit est dans sa tête. Il attrape son bonnet dans sa poche et se l’enfonce jusqu’aux oreilles. Il en a rien à faire des gens qui se fichent de lui, avec son bonnet en plein été ; tout ce qui compte, c’est que les microbes « ils rentrent pas ».
Il remonte sa rue et longe la mairie pour éviter le Café du commerce. Jusque-là, il n’a croisé personne. De toute façon, il avance la tête baissée ; ça lui permet de voir tout le travail qu’il aura demain, après le marché du lundi. Les gens, ils jettent n’importe quoi par terre, mais grâce à lui la ville est toujours propre. Si y en a qui sont au chômage et traînent dans les bars toute la journée, ben c’est pas lui !

Il traverse la rue et descend celle d’en face jusqu’à la boulangerie. Il y a plein de monde dehors ; forcément, à la sortie de la messe ils sont tous là. C’est bien fait, t’avais qu’à te lever plus tôt. Ça papote dans la file ; les dames, elles écoutent pas monsieur le curé : elles disent du mal des autres. Pierre, il préfère entendre les microbes voler, comme ça, il peut les surveiller. Alors, il baisse encore plus la tête et il s’enferme tout seul dans son monde. Mais le bruit rentre quand même.
— Oui, c’est comme je vous le dis : la petite Dancourt. Ils l’ont trouvée par terre, la pauvrette, elle baignait dans son sang…
Oh ! la la ! Petit Jésus, t’entends ça ?
— Le jour de son anniversaire, si c’est pas malheureux ! Une si belle enfant !
— Une belle garce, oui ! Ça devait arriver un jour ou l’autre ! C’est plutôt madame Dancourt qui est à plaindre : une femme si pieuse, si…
Faut que je le dise à Vince, peut-être qu’il sait pas. Oh ! la la ! Petit Jésus, tu te rends compte, la Anaïs…
— Et la petite, elle est pas morte au moins ?
— Faut espérer que non ! Ils l’ont transportée sur Marmande… à l’hôpital, je crois… ou peut-être à la clinique. L’important, c’est qu’elle soit bien soignée !
À l’hôpital ou à la clinique ? Ils savent jamais rien, les gens ! Qu’est-ce que je vais dire à Vince, moi ?
Pierre traîne les pieds dans la file, son billet tout froissé dans une main et le regard par en dessous pour voir où il en est. Madame Carlier, la boulangère, a le même sourire que le soleil de ce matin.
— Bonjour, mon petit Pierre. Comment vas-tu ? Tu es en retard. Tu n’as pas bien dormi à cause de l’orage, hein ? C’est ça ? Allez, voilà ta commande, je savais bien que tu viendrais, alors je l’ai tenue prête : une baguette et trois mille-feuilles, comme d’habitude… Et ta mère, son dos, ça va mieux ? Et ton père… ?
Et bla bla bla… Madame Carlier, elle pose plein de questions, mais elle attend jamais les réponses. Ils sont pressés, les gens ! Après, ils se plaignent qu’ils ont pas compris. Il peut toujours parler, monsieur le curé !
— Merci, madame Carlier, et bon dimanche.
Il fonce vers la porte, la tête toujours baissée. Je sais pas si j’ai le temps d’aller voir Vince. C’est midi, le père va encore rouspéter si je rentre pas de suite…
— Et ta petite douceur du dimanche, mon petit Pierre, tu n’y as pas droit aujourd’hui ?
Flûte ! C’est vrai ça ! Oh ! la la ! C’est à cause de la Anaïs...
Pierre plonge une main dans sa poche et sort la monnaie que sa mère lui a donnée en cachette. C’est son cadeau du dimanche, parce que le père, il l’embête avec ses mille-feuilles qui coulent partout. Lui, il préfère les religieuses, surtout la tête qui est sur le dessus : il l’avale en premier. Après, il mange le reste en vitesse sur le chemin du retour.
— Allez, régale-toi bien, mon petit Pierre.
Pourquoi elle m’appelle toujours « petit » ? Ça m’énerve ! J’ai vingt ans et je mesure pareil que Vince qui en a vingt-deux, alors…

Pierre descend la rue en courant, son pain et son paquet dans une main, sa religieuse dans l’autre. Il a déjà englouti son gâteau quand il arrive au rond-point. Il traverse bien comme il faut sur le passage clouté. Le garage Renault de monsieur Ferrand est juste en face. Vincent, il est mécanicien, et il travaille là avec son père. Sa mère aussi elle y vient tous les jours : elle est secrétaire. C’est une affaire de famille, quoi. Sauf que Gilles, le frère de Vincent, il est parti à Paris pour faire des études d’ingénieur. Vince, il aime pas beaucoup son frère, il dit qu’y a « un monde » entre eux. C’est si loin que ça, Paris ?
Son ami habite à côté du garage, dans un joli deux pièces. C’est bien commode et ça lui suffit. Pour ce qu’il y fait, comme il dit. Ses parents, eux, ils ont une maison, juste derrière, avec un grand jardin. Pierre y a souvent joué quand il était petit. Vincent venait le chercher chez lui, il voulait pas qu’il traverse la ville tout seul, à cause des bandes qui lui faisaient des misères. Il le protégeait partout où il était, même à la CLIS de l’école primaire et à la SEGPA du collège. « Dis, Vince, t’as CLIS demain ? » « Classe, Pierrot, pas CLIS ! » Dans la cour de récréation comme au self, y avait pas grand monde qui s’amusait à l’embêter.
Pourquoi il répond pas ? Peut-être qu’il dort encore s’il a fait la fête hier soir.

Pierre se dirige vers le garage et regarde par la vitre de la petite porte. Il entend du bruit et voit des chaussures qui dépassent de sous une voiture. Il est là. Merci petit Jésus. Il tambourine contre le battant avant d’entrer :
— Vince, t’es là, Vince ? Oh ! la la !… Vince…
Un corps roulant surgit devant Pierre et manque de le faucher. Vincent brandit sa clé de douze vers lui.
— Salut, Pierrot. T’es en retard. Tu t’es perdu en route ?
— Oh la la, Vince… Ils l’ont trouvée… là-bas… y avait du sang partout, qu’elle a dit madame Pignon… Ils l’ont emmenée à l’hôpital… y avait du sang partout, je te dis…
Vincent a changé de couleur. Il bondit, jette sa clé dans le chariot et enlève ses gants.
— De qui tu parles, Pierre ?
— Du sang partout qu’y avait, je te dis… Ils l’ont trouvée… je sais pas où…
Un sale pressentiment s’empare de Vincent. Sous l’effet du choc, il empoigne son ami par les épaules un peu trop brusquement. Le pain et les gâteaux du dimanche dégringolent sur le sol de l’atelier.
— Embraye, là ! Je te demande de qui tu parles.
— Mais c’est pas ma faute… C’est pas moi, c’est… la Anaïs… qui…
Vincent est en surchauffe ; il en oublie que Pierre se bloque dès qu’on le brusque. Les souvenirs de la veille lui reviennent d’un coup : Anaïs dans les bras de Luc Armand, la dispute, la rupture, les menaces, Anaïs pousse Luc vers la sortie... Lequel des deux est couvert de sang ?
— Quoi, Anaïs ? Qu’est-ce qu’elle a encore foutu, cette… ?
— Elle…
Pierre a les yeux pleins de larmes, et ça refroidit Vincent d’un coup.
— Bon, on va aller s’asseoir et tu vas me raconter ça. OK ?
Il le prend par les épaules et l’entraîne vers le bureau. Ils montent les deux marches et entrent dans la pièce. L’espace est exigu mais bien éclairé ; un bureau, deux sièges, une armoire : le strict nécessaire. L’endroit serait sans doute bordélique si sa mère n’y travaillait pas tous les jours. Il pousse Pierre sur une chaise avant de remplir un verre d’eau au distributeur.
— T’as encore goinfré ton gâteau comme un cochon ; t’en as partout !
Vincent a retrouvé le sourire, juste ce qu’il faut pour rassurer son ami. Il tire le fauteuil à roulette, s’installe en face de lui et lui tend le verre.
— Vas-y, prends ton temps.
Pierre avale son eau et n’ose pas en redemander. Il triture son gobelet en plastique en regardant son ami. C’est pas dans les habitudes de Vincent de s’énerver comme ça après lui.
— Je me suis levé en retard, ce matin : c’est à cause de l’orage…
— Pierre…
— Oui, je te dis… Alors, j’étais chez madame Carlier, pour le pain et les gâteaux. Y avait plein de monde, et dehors, y avait des gens qui parlaient… Je voudrais encore de l’eau…
Vincent roule jusqu’au distributeur et le trait avec un calme qu’il est loin de ressentir.
— Moi, je voulais pas écouter, parce que c’est pas bien… Oui, d’accord… Alors là, y a madame Pignon qui dit : C’est la petite Dancourt, on l’a trouvée par terre, qu’elle baignait dans son sang… qu’elle a dit, madame Pignon…
— Attends, tu me racontes pas des craques, au moins. T’es sûr qu’elle parlait d’Anaïs ?
— Ben oui, la petite Dancourt, qu’elle a dit madame Pignon. J’suis pas sourd quand même !
— Où elle est, maintenant ? Elle est pas… morte ?
— Elle est à l’hôpital à Marmande, je te l’ai dit tout à l’heure, t’écoutes pas. Et j’en sais rien, moi, si elle est morte.
Morte ou pas, cette fois Miss Zapping est tombée sur un sale os. Une fois de plus, les menaces de Luc lui reviennent en mémoire, mais il les chasse aussitôt. Luc est capable de dire n’importe quoi quand il est bourré, ça fait pas de lui un coupable pour autant.
— Allez, je te ramène chez toi avant que ton père nous foute le bordel.
— Alors là que ça risque pas ! Sûr qu’il est déjà bourré.
Vincent pose sa main sur la tête blonde. Il n’aime pas trop ces gestes de tendresse, mais là, il sent que Pierre en a besoin.
— Au fait, t’étais passé où hier soir ? Je croyais que tu voulais qu’on le mate ensemble ce film.
— Ben oui, mais y avait l’orage qui arrivait, et toi tu revenais pas. Alors, je suis parti ; j’avais peur tout seul.
Sur le coup, Vincent trouve ça bizarre. D’habitude, Pierre se serait planqué même là où il n’aurait pas eu la place de passer et il l’aurait attendu en pleurant sa mère.
— Désolé de m’être mis en pétard tout à l’heure, j’étais inquiet. Allez viens, on s’en va.
Vincent ramasse la baguette et la boîte de gâteaux, et les balance à l’arrière de sa Mégane. Il ouvre le portail de l’atelier juste au moment où une voiture se gare sur le parking. Il n’a pas le temps de se demander qui peut venir le faire chier un dimanche matin ; deux flics descendent du véhicule banalisé. Le plus grand tient une feuille pliée en deux. Ils l’abordent avec le salut de rigueur.
— Monsieur Vincent Ferrand ?
— C’est moi.
— Vous êtes prié de vous présenter dans nos locaux demain à 9 heures pour être entendu dans l’affaire Anaïs Dancourt.
— Quoi ?
Oh ! la la ! Petit Jésus, il va pas aller en prison, Vince ?
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MessageSujet: Re: Le chien de l'enfer   Lun 25 Avr - 16:32

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Alors c’est ça le Paradis ? Ce trou à rats que Dieu le Père a promis même aux truands ? Anaïs bouge un doigt, puis un autre. Du moins, elle le croit. C’est un monde de silence, sans lumière, sans images et sans douleur. Il y a juste un truc bizarre : l’odeur ! Qu’est-ce qui peut bien puer comme ça ?
Un bruit ! Des pas. Cette fois c’est sûr, il y a quelqu’un dans… Oh non ! Une lame ! La douleur… et Dieu le Père qui tourne avec son œil lubrique… Coupez… Coupez !

Anaïs ouvre les yeux et un flot de lumière se jette sur elle. Une femme en blanc vient de monter le volet.
— Vous voilà réveillée, mon petit. N’ayez pas peur, tout va bien, vous êtes à l’hôpital.
Anaïs est crucifiée sur son lit ; elle ne sent plus son corps. Elle voudrait le dire mais les mots se disputent la sortie. C’est peut-être eux qui lui laissent ce sale goût sur la langue. Et puis cette odeur ! Ça pue les séances de piqûres en rang d’oignons de son enfance.
— Vos parents sont là, vous savez. Ils sont descendus manger un morceau. Votre mère a passé deux nuits ici, elle a dormi à côté de vous ; elle ne pouvait pas se résoudre à vous quitter.
La femme essaie de la rassurer, mais Anaïs n’en a rien à faire de Sainte Odile Dancourt ; tout ce qu’elle veut, c’est savoir ce que Dieu le Père a fichu avec son corps. Savoir ce qu’Il a inventé comme Vengeance Divine.
— Je vais les avertir de votre réveil. Et puis le docteur passera vous voir tout à l’heure. Je peux faire quelque chose avant de partir ?
Les yeux de nonne se sont rapprochés des siens. Anaïs rassemble toute sa volonté pour faire sortir les mots.
— Ferme… ce… putain… de… volet…
Ça clignote de partout au-dessus d’elle. D’indignation ou de soulagement, elle s’en balance du moment que cette saleté de lumière s’éteint.

La porte ! Quelqu’un s’avance dans le demi-jour. Les souvenirs lui reviennent d’un bloc et la peur avec : la nuit, l’orage, la ruelle, le malade qui la tient, la lame qui taillade sa chair…
— Je peux entrer ?
Anaïs réussit à lever une main pour l’arrêter, mais la vieille prend ça pour un accord.
— Allez-y, jeune homme, comme ça vous lui tiendrez compagnie en attendant que ses parents remontent. Surtout, ne la fatiguez pas trop.
C’est pas vrai, elle se barre cette conne ! Elle la laisse avec le killeur qui demande que ça pour l’achever !

Vincent reste planté comme un gland : la peur dans les yeux de Miss Zapping, c’est pas la réaction qu’il espérait. En général, quand elle le voit, l’accueil est plutôt chaleureux, même si le temps vire à l’orage juste après.
Elle est aussi blanche que la chambre, y a que ses boucles brunes et ses yeux noirs qui tranchent. On dirait qu’elle a perdu dans la ruelle sa peau mate qui fait rêver les mecs. Vincent tire une chaise, tout près de sa main qu’il n’ose pas prendre. Difficile de placer quelque chose d’intelligent dans ces cas-là. Il ne va pas lui demander si ça va, il voit bien que non. C’est un peu sa faute si Luc s’est enflammé samedi soir. Se rendre à cette fête, c’était de la pure provoc. Son pote ne pouvait que lui voler dans les plumes et Anaïs en profiter pour le larguer. Mais elle ne l’avait pas lâché, et quand elle était venue le débusquer chez Pierre, le samedi en fin d’après-midi, Vincent avait fini par céder. Moins de deux minutes pour faire acte de présence et se barrer aussi sec, c’était jouable. Est-ce qu’Anaïs se serait retrouvée seule sous l’orage s’il n’était pas venu ?
— Luc et moi, on était convoqués chez les flics, ce matin…
Anaïs se tasse sous son drap. Elle s’est vidée de son sang une deuxième fois quand elle a vu entrer son visiteur. Surtout à cause de l’odeur qui flotte dans l’air…
— Ils m’ont grillé les marrons toute la matinée. Tout juste s’ils voulaient pas me foutre à l’ombre parce que j’avais pas d’alibi. Il paraît que Luc et moi, on est les derniers à t’avoir vue…
Il a failli dire « vivante ». Elle l’est toujours, c’est sûr, mais il ne sait plus qui le regarde avec ce mélange de peur et de haine.
— Fous le camp !
Vincent accuse moyennement le choc. Il jette un coup d’œil par-dessus son épaule, dès fois que le taré aurait eu l’idée de venir finir le travail.
— Han ! C’est à moi que tu parles ?
— Sale enfoiré, c’était toi !
— Hein ? Quoi moi ?
Elle essaie de remonter le drap, mais elle tourne au ralenti ; parler brûle déjà ses forces. L’effet des médocs, sans doute : ça goutte à goutte dans la perf.
— Dans la ruelle… c’était toi. J’ai reconnu ton parfum… le même que t’as là…
Vincent se prend la tête entre les mains, un peu sonné. Ses doigts glissent sur sa figure, juste assez pour voir Anaïs. Du plus loin qu’il se souvienne, il a vu d’instinct la fouille merde chez cette pimbêche trop bien sapée. La première fois, c’était dans la maison des Bellard ; elle s’était moquée de Pierre et il l’avait mal supporté. Par la suite, il avait essayé de l’éviter, mais elle se faisait inviter partout où il allait. Lui, il voulait entretenir de bonnes relations avec elle, mais il aurait fallu être un gros blaireau pour ne pas comprendre qu’elle le cherchait, jusqu’à l’appâter en tournant autour de ses proches. Luc avait foncé bille en tête, trop content de faire partie des winners. C’était pourtant pas faute de l’avoir prévenu.
— Comment tu peux penser ça de moi, Anaïs ? Je croyais qu’on était copains, toi et moi…
— J’ai pas de copains, Vince, t’es le premier à le savoir. Je connais que des petits fumiers qui veulent pas se branler tout seul dans leur piaule…
— Non mais attends… !
Vincent essaie de prendre sur lui. Faut pas tout mélanger non plus ! Il a rien demandé, c’est elle qui l’a voulue cette amitié ! Il a suivi en gage de paix, pour qu’elle le confonde pas avec ceux qui attendaient leur tour. Il la regarde, planquée sous son drap avec la trouille au fond des yeux. Quelle allure ça peut bien avoir en dessous ? Douze coupures qu’ils ont dits les flics. Celui qui l’a agressée ne voulait pas la tuer, seulement la marquer à vie. Elle ne va quand même pas croire qu’il a accepté son invitation pour la mettre dans cet état ?
— Ok, on rembobine. C’est sympa d’avoir pensé à moi pour la partie à deux, mais j’ai pas joué. D’abord, j’ai pas de parfum, et samedi j’en avais pas non plus. Ensuite, j’ai bricolé ma caisse jusqu’en début de soirée. Pierre est venu me voir vers les huit heures, il voulait qu’on mate un DVD ensemble. On l’a choisi et puis…
— Et c’était quoi comme film ? Vas-y, sans réfléchir, c’était quoi ?
— Jack l’éventreur.
— Connard !
— J’en sais rien moi, je m’en souviens plus. C’était une comédie à la con. Tu crois qu’il a l’occasion de rigoler tous les jours, le môme ? On a discuté un moment, et puis je me suis changé en vitesse et je lui ai dit que j’en avais pas pour longtemps, qu’on regarderait le film après. Je lui ai même pas dit où j’allais…
— Mais il le savait, il était là quand je t’ai invité. Tu t’en souviens pas ? Je suis venue chez lui avec ma mère, parce que je savais que t’y étais… Mais alors… c’est lui ! S’il était à ton appart, il a mis ton parfum et il t’a suivi… et après…
— Et après ?
Ça va être au tour du môme maintenant ! Qu’elle l’accuse lui, Ok, il peut se défendre, mais pas Pierre. Il se lève, la colère à fleur de peau.
— Il te faut un coupable, c’est ça ? T’es prête à accuser n’importe qui pour l’avoir ? La star s’est fait griller par moins con qu’elle : lâchez les chiens ! Et pourquoi ce serait pas Luc tant que t’y es ? Il avait de bonnes raisons de te crever la peau ; il l’a dit même. Ou alors Bigier. Tiens, c’est pas le coupable idéal ça ? Il flippait à l’idée qu’un bouffon batte son record !
Dans la pénombre, Vincent rapproche son visage des yeux noirs écarquillés par la peur. Il a conscience d’aller trop loin, mais c’est plus fort que lui. Il s’en veut parce que s’il n’avait pas cédé, il aurait passé la soirée avec Pierre et rien de tout ça ne serait arrivé. Luc ne l’aurait pas cherché ; Anaïs ne serait pas sortie de la salle et elle n’aurait jamais mis les pieds dans la ruelle. Et il lui en veut aussi, parce que c’est toujours elle et encore elle qui fout la merde dans la vie des gens et le leur reproche après. Mais pour une fois, c’est elle qui paye !
— Tu le veux ton killeur ? Je vais te le trouver, mais tu touches pas à Pierre, t’as compris ? Il a jamais fait de mal à personne, il tuerait même pas une mouche tellement il en a peur. Et t’avise pas de parler de cette histoire de parfum aux flics… si t’es sûre de l’avoir senti, parce que tu t’es peut-être fait un film. Tu crois pas ? Rappelle-toi : on y voyait comme dans le cul de Thérèse, il flottait, ça pétait de partout, et toi tu crevais de trouille…
— Qu’est-ce t’en sais ?
— Parce que j’y étais, c’est toi qui l’as dit. Hein, que t’es mal barrée, Mi…
— Vas-y, dis-le, je le sais que tout le monde m’appelle Miss Zapping.
— Miss Zapping est morte. Vive Anaïs Dancourt !
Vincent se redresse. Il retrouve son calme d’un coup. Les mots, c’est comme un lendemain de fête, quand t’as gerbé le trop plein, ça va tout de suite mieux. Il se dirige vers la fenêtre et remonte le volet.
— Ça manque de lumière ici, ça doit te rappeler des mauvais souvenirs.
Il prend la porte sans un regard pour Anaïs, sans même un au revoir. T’es un beau salaud, Vince ! Dans le couloir, il croise les Dancourt qui viennent aux nouvelles. La mère a l’air salement touchée. Derrière elle, le père cache bien son jeu.
— Oh, bonjour Vincent. Alors, vous l’avez vue ? Elle est réveillée ? Comment va-t-elle ?
— Ça va. Ne vous inquiétez pas, elle s’en sortira.
Par la porte ouverte, Anaïs a entendu la réplique de Vincent. Sainte Odile Dancourt fait son apparition, la démarche un peu raide, son auréole de piété bien à sa place. Elle a la tête des jours de visites chez les miséreux du coin.
— Bonjour, ma chérie. Maman est là…
Amen !
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MessageSujet: Re: Le chien de l'enfer   Mar 26 Avr - 20:56

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Pierre referme doucement la porte et enfile son bonnet. Ce n’est pas qu’il réveillerait le père, il est déjà parti. La mère aussi est debout, elle lui prépare son petit déjeuner tous les matins. Seulement… faut pas faire de bruit, c’est tout : il a appris ça depuis qu’il est né.

Le père, il est à son compte : il fait l’entretien des parcs et jardins. Pierre aurait bien aimé travailler avec lui, mais le père ne le voulait surtout pas. Il dit qu’il est maladroit, et pourtant, personne ne se plaint de lui à la voirie.
Pierre hésite sur le pas de la porte. S’il descend sa rue, il va être obligé de passer devant la salle des fêtes. Oh ça non, petit Jésus, je veux plus y aller ! C’est lui qui a enlevé tout le sang dans la ruelle. Il a son matériel dans un petit local aux anciens abattoirs, et y a que lui qui a la clé. Les autres, ils vont prendre le camion au dépôt, sur la route d’Allemans, mais Pierre se débrouille tout seul. C’est pour « préserver son autonomie », qu’il dit le chef. Il nettoie surtout les ruelles, et il aide le lundi après le marché. Sauf pour la balayeuse, parce qu’il sait pas conduire. Mais il sait un peu lire et écrire, et compter aussi : c’est déjà ça, qu’elle dit la mère. C’est grâce à elle qu’il fait un mi-temps à la voirie. Elle a des relations, elle est cantinière à l’école primaire Jean Moulin, là où il est allé à la CLIS quand il était petit. Après, elle n’a pas voulu qu’il entre à l’ESAT le Mérignac. C’est juste à la sortie de la ville, sur la route de Marmande. Y en a qui dorment là-bas et d’autres qui ont des appartements en ville. Mais lui, il préfère vivre avec la mère, même si le père n’est pas toujours gentil. Au moins, il peut la protéger, comme Vince avec lui.

Il est bientôt 6 heures. Il fait bon, à cette heure, c’est le meilleur moment de la journée. Et puis y a pas grand monde. Pierre longe l’église et emprunte la rue Jasmin. En faisant le tour du pâté de maisons, il pourra rejoindre les anciens abattoirs sans passer devant la salle Gambetta. Il n’a pas fait trois pas dans la rue qu’il voit le barman du Café du Commerce sortir de chez lui. Ah ça ! Qu’est-ce qui fait là, le Zac ? Il ouvre qu’à 8 heures le café !
— Salut mon Pierrot, ça gaze today ?
Il lui en tape cinq, du plat de la main et poing refermé, ça les fait rigoler tous les deux. Zac, il est gentil, et puis il est drôle aussi ; il met toujours des mots anglais dans ses phrases et après il explique à Pierre ce que ça veut dire.
— Tu passes par ici maintenant ? T’arrives pas à oublier, hein ?
Pierre baisse la tête, il se sent tellement bête avec sa peur. Hier, dans la ruelle, il a cru entendre des cris. Il n’a jamais travaillé aussi vite de sa vie, à grands coups d’eau et de balai. Tout juste si la nuit n’est pas tombée, tant il s’attendait à vivre le cauchemar d’Anaïs, prisonnier qu’il était dans cet espace réduit. Il est sorti de là en vitesse, le corps tout en sueur.
— T’as revu Vincent depuis ?
— Oh ! ça non ! Il est pas venu me voir. Je crois bien qu’il est fâché.
— Mais non, p’tite tête, il doit être blindé de taf. C’est pas plus mal, ça l’aide à tenir le coup ; les flics l’ont cuisiné parce qu’il avait pas d’alibi. Pareil pour Luc Armand. C’est vrai qu’y avait du monde quand il les a menacés tous les deux. Tu lui trouves une face de tueur, toi, à ce mec ?
— Je sais pas. Avant, il était gentil, c’était un copain à Vince. Et puis, de pas longtemps, il est devenu méchant avec lui…
— Ouais ! Il est plus le même depuis qu’il est sorti avec Anaïs.
Il y a comme une pointe de mépris dans la voix de Zac, et ça étonne Pierre.
— Tu l’aimes pas la Anaïs ?
— Je dirais pas ça, mais c’est sûr que je l’ai aimée assez longtemps pour m’en bouffer encore les doigts. Allez, mon Pierrot, pense plus à tout ça, Miss Zapping fera plus de mal à personne. Faut laisser les flics faire leur boulot, maintenant. Et puis nous, on va faire le nôtre, right ?
Un clin d’œil, une bourrade amicale sur l’épaule, et le barman poursuit sa route en sifflotant. Ça alors ! T’as entendu ça, petit Jésus ? Il l’aime ou il l’aime pas ? J’ai rien compris. Pierre tourne le coin de la rue ; au bout, c’est les anciens abattoirs. Tu vas voir que c’est plein de mouches, là-dedans ! C’est comme les microbes, les mouches, ça fait du bruit quand ça vole et ça rentre partout… Il ouvre le local avec la clé qu’il garde toujours sur lui. Il y a une odeur bizarre, mais il ne sait pas dire quoi. Pourtant, il a bien nettoyé son matériel avant de le ranger, comme chaque fois, parce que les merdes de chiens, ça attire les mouches. Y en a une dizaine qui volent, on dirait les ULM qui passent des fois au-dessus des champs. Si ça se trouve, y a une souris crevée par-là. Il sort son container, avec sa pelle et son balai, et prend le chemin opposé à la salle des fêtes.

Aujourd’hui, on est mardi, alors il travaille jusqu’à 13 heures. C’est ses horaires, le mardi et le jeudi : 6 heures, 13 heures. Il prend tout son temps, en suivant le même parcours pour rien oublier.
Vers la fin de sa journée, il passe toujours au même endroit, dans la ruelle du Kroumir, à l’arrière du restaurant où Thomas Langlois est apprenti. Les trois paumés, ils sont forts que quand ils sont ensemble. Tout seul, c’est des « petits sans couilles », comme dit Vince pour le consoler de leurs mauvaises plaisanteries. À cette heure, l’apprenti cuisinier est à la plonge ; c’est lui qui se tape tout le sale boulot.
— Salut, pek ! Alors, t’as ramassé combien de merdes aujourd’hui ?
La fenêtre de l’arrière-cuisine est ouverte ; la face hilare de Thomas s’y encadre comme le portrait loupé d’un artiste raté : c’est dire !
— Et toi, le sans couilles, y te reste combien de culs à gratter ?
C’est facile. Pierre sait qu’il peut sortir les pires bêtises ; l’autre n’oserait pas le poursuivre même s’il le pouvait : il y a des barreaux à la fenêtre. C’est le seul moment où il peut répondre, alors, il en profite.
— La ramène pas pek. J’me tire dans une heure ; ça va être ta fête.
— Je m’en fiche, je le dirai à Vince, et il te cassera encore une dent.
Pierre met le balai entre ses jambes et, dans une position équivoque, ondule vers la fenêtre. Un jet d’eau savonneuse le rate de peu.
— Va te faire enculer, sale pek !
Pierre éclate de rire en chevauchant son balai de plus belle. Il a terminé son travail, alors il a le droit de s’amuser.
— C’est pas bientôt fini ces conneries !
Pierre stoppe net et se retourne. Vincent est planté à quelques mètres de la scène, les mains dans les poches, l’air pas trop content. Thomas a reconnu sa voix et s’accroche aux barreaux de la fenêtre pour élargir son angle de vue.
— Vince, hey Vince, t’as vu, y a ton copain qui cherche la merde. Faudra pas dire que c’est nous après.
Vincent s’avance, les mains toujours dans les poches. Les petits sans couilles, tout seul ou à trois, c’est du pareil au même : ça a le don de le foutre en rogne.
— S’il cherche la merde et qu’il t’a trouvé, c’est qu’il a fait son boulot, tu crois pas Matos ?
— Vas-y, c’est bon quoi, j’ai rien fait… C’est lui qui… Hey, Vince, t’en vas pas…
Vincent pivote sur ses talons au moment où la tête de Thomas percute les barreaux. Il se retourne à temps pour voir le portrait disparaître du tableau. Ça gueule dans l’arrière-cuisine ; le barbouilleur n’a pas l’air content de son modèle.
— Allez, Pierrot, remballe, je te raccompagne.
— D’accord. Mais pourquoi t’es là ? Tu viens jamais me voir au travail.
Vincent se plante devant son ami, le regard sévère.
— Ouais, ben heureusement que j’étais là. T’aurais pu éviter de lui répondre. Combien de fois je te l’ai dit ? Je pourrai pas toujours te sauver la peau, Pierre. Un jour, ils finiront par te la filer cette raclée, depuis le temps qu’ils te la promettent. T’es pas de taille à les provoquer, tu comprends ça ?
Les yeux bleus ne quittent pas le visage tendu. Vincent n’est pas en colère ; c’est autre chose.
— Je le ferai plus, c’est craché juré. Tu me crois, dis ?
— Ouais. Avance, j’ai pas toute la journée devant moi.
Les deux amis sortent de la ruelle, l’un traînant son container, l’autre tripotant quelque chose qui cliquette dans sa poche. Qu’est-ce qu’il a le Vince, petit Jésus ? Il a pas l’air dans son assiette. Ils prennent à droite, puis la rue en face qui rejoint les abattoirs.
— Je suis allé voir Anaïs, hier après-midi.
Ah, c’est ça ! Pierre se tait ; il n’a pas trop envie de savoir. Rien que le nom d’Anaïs, ça lui fait froid dans le dos.
— Le fumier l’a salement lardée. Elle n’est pas prête à se la rejouer star. Mais tu sais ce qui me gonfle ?
Vincent stoppe net et attrape son ami par le bras.
— Elle croit que c’est moi qui ai fait ça. Et pas seulement ; elle charge tout le monde, elle dit que toi aussi t’es peut-être dans le coup, à cause…
T’as entendu ça, petit Jésus ? Je lui ai rien fait moi, à la Anaïs…
— Pierre, j’ai besoin de savoir… me raconte pas de conneries, OK ?
— J’ai rien fait, Vince.
— Dis-moi ce qui s’est passé samedi soir. Pourquoi t’es parti, alors que tu crèves de trouille quand il fait orage ?
Vincent franchit les derniers mètres qui le séparent du bâtiment, comme s’il ne voulait surtout pas entendre la réponse. Pierre le suit, en tirant son container qui fait un bordel d’enfer sur le bitume.
— Pose ça là et crache le morceau, parce que je te lâcherai pas avant.
Vincent a retourné deux poubelles qui traînaient là. Il tapote la place à côté de lui.
— Je suis dans la merde, Pierre. Tu sais que les flics m’ont convoqué, hier matin. Il paraît que je suis le dernier à avoir vu Anaïs avant qu’elle se fasse agresser. Et ils ont gardé Luc toute la journée, à cause des menaces qu’il nous a faites. J’espère qu’il croit pas que c’est moi qui l’ai balancé. Y a plein de monde qui a vu Anaïs le jeter de la salle… Mais c’est pas ça… j’arrête pas de penser à cette histoire de parfum… Elle dit qu’elle l’a senti… que c’était le mien…
— Ah ça ! Et c’est lequel ?
Vincent lance un coup d’œil suspicieux à son ami. L’autre soutient son regard, juste vaguement inquiet.
— Comment ça lequel ? J’en ai pas, de toute façon. La seule chose que je mets, c’est de l’après-rasage… quand j’oublie pas de me raser.
Un crissement accompagne ses paroles quand il passe un doigt sur l’ombre de sa joue. C’est vrai qu’il est pas souvent bien rasé, Vince, et même quand il le fait, on dirait toujours qu’il faut qu’il recommence.
— Ben oui, c’est ce que je dis : l’odeur qu’elle a senti, la Anaïs, c’est la tienne ou c’est celle que tu mets quand tu te rases ?
Putain ! La flippe qu’il m’a filé ! Vincent se met à rire tout d’un coup ; c’est nerveux et ça n’en finit pas.
— Tu sais qu’un de ces jours faudra que t’arrêtes de jouer au morpion avec tes cases, toi !
Pierre rigole aussi, même s’il ne comprend pas pourquoi.
— Hé, Vince, t’as vu ce que je sais faire ?
Il surveille depuis un moment la mouche qui lui tourne autour. Il lance sa main à toute vitesse et montre son poing fermé à son ami.
— Tu vois, elle est là maintenant.
— Andouille !
— Si, regarde.
Pierre ouvre sa main. Dans sa paume, la mouche zonzonne, à moitié dans les vapes. Il la frappe un grand coup, en regardant son ami avec un sourire carnassier. Mais Vincent n’a plus envie de rire.
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MessageSujet: Re: Le chien de l'enfer   Ven 29 Avr - 15:26

Dans ce chapitre, il y a du langage sms et je ne suis pas très sûre de mon coup. Si je me suis plantée, c'est le moment de le dire ;-)


6


Le samedi, c’est pas le meilleur jour pour bosser tranquille. L’ouvrier du coin qui a trimé toute la semaine n’est pas d’humeur à se priver de sa sortie hebdomadaire. Encore moins à retourner au boulot à pied le lundi matin. Résultat : ça débande pas de la journée.
— Putain, mais tu vas venir, enfoirée… !
La bougie cède sous la poigne enflammée de Vincent. Il balance sa clé dynamo et prend appui sur le moteur. Il est claqué, vidé, mort, à force de passer ses nuits à se triturer les méninges. Il n’est jamais couché avant 3 heures du matin. Après, c’est la grande valse des questions, et toujours le même film à l’affiche : son meilleur pote le menace de mort, Anaïs le prend pour un killeur, Pierre se barre de chez lui sous l’orage, Pierre éclate la mouche alors qu’il flippe devant tout ce qui vole, Pierre qu’il croit connaître provoque le petit sans couilles. Pierre… Pierre… Pierre…
— Qu’est-ce que tu as, mon gars ? Ça ne va pas ?
Si en plus le daron s’en mêle ! Vincent se redresse et joue des épaules, histoire de dérouiller la mécanique. Il récupère sa clé et s’attaque à la deuxième bougie.
— Fiston, si tu as des ennuis, on peut en discuter… Ta mère et moi…
— Ça va, j’suis crevé, c’est tout.
— Je sais que les gendarmes t’ont convoqué lundi…
— Laisse tomber ! J’ai pas envie de parler de ça.
Joseph Ferrand pose la main sur l’épaule de son fils ; il est sur le point de dire quelque chose, puis se ravise et s’éloigne avec un soupir de lassitude. Il comprend ce qui mine Vincent ; l’agression de la petite Dancourt n’est rien à côté des soupçons qui pèsent sur lui. Hier, Joseph est allé à la gendarmerie. Il n’était pas censé obtenir ces renseignements à propos de l’enquête en cours, mais Alain Deviers est un bon copain. Il sait maintenant que le gradé chargé de l’affaire privilégie deux pistes : celle de son fils et celle de Luc Armand.
Vincent n’a pas d’alibi pour ce soir-là, contrairement au dernier petit ami en date qui est rentré chez lui après sa rupture avec Anaïs. Les parents ont pu en témoigner : ils ont passé une partie de la nuit à négocier avec leur fils l’accès à sa chambre. Le gamin était en train de tout casser. Reste à savoir s’il avait le temps matériel de se changer avant de regagner son domicile ; ses vêtements n’étaient pas tachés, ce qui aurait dû être le cas s’il était l’agresseur, la petite Dancourt ayant perdu beaucoup de sang. Pourtant, deux éléments le desservent : il est rentré chez lui une demi-heure après avoir quitté Anaïs alors qu’il habite à dix minutes de la salle, et il a proféré des menaces de mort à l’encontre de Vincent et d’Anaïs. Ce détail, entendu par plusieurs jeunes au cours de la soirée, fait de lui le suspect numéro un.

Vincent a été en mesure de préciser l’heure de son départ, à 22 h 30 : il a gardé l’œil rivé sur la pendule tout le temps qu’il a passé dans la salle des fêtes. Anaïs Dancourt a indiqué que l’agression avait eu lieu quelques minutes plus tard. Cependant, l’absence de témoins prouvant que Vincent est rentré directement chez lui ne joue pas en sa faveur. Quant au mobile, même si les relations entre Anaïs et lui étaient courtoises, même si Vincent n’a jamais eu de démêlé avec la justice jusque-là, hormis quelques accrochages avec trois petites frappes du quartier, il n’en reste pas moins suspect.
Joseph a aussi appris que la victime n’a pu fournir que peu d’indices sur son agresseur. La foudre avait plongé le secteur dans le noir, et l’impasse dans laquelle elle se trouvait était de toute façon en retrait de la route. Vu sa corpulence, elle pense qu’il s’agissait d’un homme. Il n’a pas prononcé un mot, elle a seulement entendu son souffle et le claquement de la lame d’un couteau. L’objet du délit n’a pas été retrouvé.

Alain Deviers lui a demandé si son fils était susceptible de posséder une telle arme, ce à quoi Joseph s’est empressé de répondre par la négative. Il a décrit un garçon calme, dont l’éducation n’a pas posé de problème particulier. Seul un différend l’oppose à son frère Gilles, qui a toujours été meilleur que lui dans les études. Vincent a très peu d’amis ; ses relations se résumant à quelques bons copains. Les plus proches sont sans conteste Pierre Bellard, qu’il a connu à l’école primaire lorsque le jeune déficient a intégré une classe spécialisée, et Luc Armand, son copain de bac à sable comme il l’appelle. Les deux garçons ont suivi leurs études ensemble jusqu’au lycée. C’est au domicile de Pierre Bellard que Vincent et Anaïs se sont rencontrés ; la mère de cette dernière venait régulièrement visiter la famille. Ils n’ont jamais été très proches, malgré les tentatives de séduction de la jeune fille.
Alain Deviers s’est alors saisi de cette information pour s’étonner de la solitude de Vincent. En effet, parmi les personnes interrogées, aucune ne l’a jamais vu en compagnie d’une fille. De là à imaginer son désintérêt pour le beau sexe… c’est le pas que semble avoir franchi bon nombre de ses connaissances. Les enquêteurs aussi. Les approches d’Anaïs Dancourt se faisant de plus en plus pressantes, Vincent n’aurait-il pas voulu cacher une homosexualité latente avec cet acte désespéré ?
Là, Joseph se dit qu’il faut vraiment ne rien avoir à se mettre sous la dent pour en arriver à cette conclusion absurde. Il se dit aussi qu’il vaudrait mieux que son gars n’apprenne jamais ça. Il le connaît, c’est un garçon posé et peu bavard, mais qui supporte mal la calomnie et l’injustice, raison pour laquelle il s’est fait le protecteur du petit Bellard. Il sait aussi que ses rapports complaisants avec Anaïs ne sont destinés depuis l’enfance qu’à donner le change : comment son fils aurait-il pu s’intéresser à cette petite allumeuse ? Cette feu aux fesses qui, depuis l’âge de treize ans, passe son temps à courir le mâle pour entretenir la flamme ! Cette petite sa…
— Hello, Maréchal !
Joseph Ferrand lève la tête, surpris dans ses pensées coupables. Un seul homme lui donne ce surnom : Zacharia Kharmaz. Il serre la main tendue avec un sourire hésitant.
— Oh… bonjour, Zac. Tu es venu aux nouvelles ? Je ne sais pas si Vincent a eu le temps de regarder ta voiture…
— Ben, vaudrait mieux, répond l’autre, j’en ai besoin pour ce soir. Vous savez ce que c’est, ajoute-t-il sans baisser la voix, de nos jours, on lève plus le gibier avec les mêmes pédales.
Il part d’un éclat de rire auquel se joignent les gars de l’atelier. Sauf Vincent, qui clôture le festival en claquant le capot de la 19. Il a eu vent des rumeurs qui courent à son sujet et il sait d’où elles viennent.
— Salut, boss ! J’suis venu chercher mes clés.
Vincent reçoit la poignée de main sans un sourire. Il se dirige vers la Clio noire, ouvre la portière, et balance le trousseau en direction de Zac.
— Tu diras à ta copine qu’y a pas que les pédales de pourries sur ta caisse.
Zac vire au blanc, et c’est pas peu dire pour un basané.
— Merde, Vince, fais pas chier ! J’ai appelé ce matin et tu m’as dit que t’avais reçu la pièce. Faut pas trois plombes pour changer une durite !
— Qu’est-ce tu crois que j’ai foutu tout ce temps ? Le problème, c’est qu’elle se débine de partout, ta poubelle.
Vincent déclenche l’ouverture du capot et s’engouffre dessous.
— La voilà ta pisseuse. Où elle est fourrée, faut que je tombe la culasse, alors pour la baise… eh ben, c’est toi qui vois.
Il jette un coup d’œil vers le barman qui n’est pas loin de fuiter autant que sa bagnole.
— T’en as pas une à me refiler ? Rien que pour ce soir ? Allez, Vince !
— Sérieux, j’ai rien de libre. Même pas un plan cul de rechange. Remarque, tu me diras, c’est pas trop étonnant de la part d’une tafiole.
Zac se refait un coup de blanc. Vincent ne le quitte pas des yeux. Alors, enfoiré, tu dis quoi de ça ? Allez, elle est sympa la tarlouze, elle en reste là.
— Repasse mercredi soir, elle sera prête.
Il se redresse, ferme le capot et se dirige vers le vestiaire. Zac le suit après un temps d’hésitation. La pièce donne sur le couchant ; les derniers rayons jouent les voyeurs à travers la vitre poussiéreuse. Vincent ouvre le petit frigo et dégotte une bouteille d’eau. Le barman est resté sur le pas de la porte.
— Vince… Tiens, tu sais quoi… ?
— Ferme-la, Zac, je vais pas aimer ce que t’as à dire.
Vincent s’assoit et descend sa bouteille au goulot. Il sent monter comme une grosse envie de tout ficher en l’air. Et toi, mon Zakou, tu sais quoi ? Je suis le quadrilleur de Miss Zapping ! Ouais, mon pote, c’est pas du boulot d’artiste ça ? Hein, qu’est-ce t’en dis, je lui ai pas fait un joli body à cette salope ? Finalement, j’ai rendu service à tous les queutards de la ville. Je suis un héros, quoi ! Une tarlouze, mais une tarlouze héroïque !
Vincent vise la poubelle dans l’angle du mur et marque un panier avec sa bouteille vide. Zac trépigne sur le pas de la porte sans trouver quoi dire pour se barrer. Il finit par tirer une chaise.
— Ouais… enfin… j’ai quand même une bonne nouvelle à t’annoncer…
— Va te faire foutre !
— Anaïs sort de l’hosto lundi. Après, elle va dans une maison de repos… pour trois semaines, je crois.
— Amen !
Zac se tortille dans tous les sens, à croire qu’il n’a pas encore casé son scoop.
— J’l’ai vue hier. On dirait bien qu’elle en a après toi… et après Luc aussi. Faut dire qu’il a pas fait dans la dentelle l’autre soir… T’aurais pas un coup de flotte, par hasard ?
Vincent bascule sur sa chaise et ouvre le frigo. Zac attrape la bouteille au vol.
— Fais-la brève ; j’ai fini ma journée et j’ai plus la place pour les conneries.
— J’me suis souvenu d’un truc, à propos de Luc…
Une mouche vole. C’est Pierre qui serait content.
— Bon… tu sais que son oncle est boucher. Il l’aide des fois au magasin. J’l’ai regardé faire un jour ; il était dans l’arrière-boutique… Il découpait la barbaque comme s’il avait fait ça toute sa vie.
Vincent cligne des yeux, vautré sur sa chaise, les jambes écartées. Il voit parfaitement où Zac veut en venir.
— Alors tu t’es dit que les paroles ça suffisait pas. Il a voulu trancher dans le vif du sujet, c’est ça ?
— Ben… j’sais pas. Faut être balèze de la lame pour tailler sans trop esquinter le morceau, non ? Et puis, il est où ce couteau ? Les flics l’ont cherché jusqu’au fond de la Dourdene. Si ça se trouve, il est retourné au milieu de la bidoche : ni vu ni connu !
— T’es le roi du scénar pourri, toi. Y a juste un détail qui colle pas : le tranchant, c’était un cran d’arrêt d’après les flics.
— Ouais… t’avoueras quand même… Je l’ai pas dit à Anaïs, tu me connais, mais le joueur de lame et le parfum…
Un signal d’alarme résonne dans la tête de Vincent. Son portable vibre en même temps. Il dégaine pour se donner le temps de digérer l’information. C’est un message de Cindy : Slt bg c tjrs bon pr ce soir ? jspr ke T en form :-)
Il voudrait sourire, mais la sortie de Zac lui a un peu gâché le plaisir. Il rengaine et se penche vers le barman.
— Tu pourrais répéter ? J’ai pas compris… Le parfum ? C’est quoi, ça ?
Zac s’étrangle avec son eau. Quelque chose ne passe pas. Ben alors, qu’est-ce qui t’arrive, mon vieux ? Un mot de trop peut-être ?
— Ben écoute, je sais pas… c’est Anaïs… mais moi, tu sais…
— Ouais, je sais. Je sais qu’on peut faire confiance à personne ici.
Vincent se lève, un peu remonté. Si Anaïs a parlé du parfum à Zac, elle a aussi bien pu le balancer aux flics.
— Reste finir ta bouteille. Je suis un peu pressé, là, tu vois ; j’ai un joli p’tit cul à visiter. Je vais pas laisser passer l’occasion, tu me comprends.
— Grave, réplique l’autre en rigolant.
Connard !
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MessageSujet: Re: Le chien de l'enfer   Ven 17 Juin - 20:51

7



Vincent sort de l’atelier en composant son message : OK ds 1h biz. Il ferme le clapet et se dirige vers son appartement, un deux pièces que son père a retapé pour lui. C’est pas qu’il s’entendait plus avec ses vieux, mais il arrive toujours un moment où il vaut mieux s’esquiver. L’occasion s’est présentée après son BTS, quand la doyenne d’à côté s’est retirée au frais dans sa concession. Ça fait un an maintenant qu’il habite là. Sa mère voudrait bien y remettre de l’ordre, de temps en temps, mais il n’aime pas trop qu’on vienne fouiner dans ses affaires. Alors, il fait de son mieux, quand il y pense, et c’est toujours plus propre que l’atelier.

Vincent balance son portable sur le clic-clac et se désape illico. Il pue comme c’est pas permis : une combi de fin de semaine, ça pardonne pas. Il a mal partout ; ces derniers jours, il s’est plus souvent endormi sur le canapé que dans son lit. Il se réveillait le matin avec la télé qui braillait à fond. Son rêve, en ce moment, c’est de se soûler pour ne plus penser.
Il entre dans le carré de douche comme on débarque en cellule. Les mains appuyées au mur, il laisse l’eau froide lui rappeler qu’il a rencard avec Miss Monde. Ça, c’est le plus facile ; c’est quand l’image de Miss Zapping se superpose à elle que les choses se compliquent. Qu’est-ce qu’elle a pu raconter aux flics ? Pas grand-chose ou ils l’auraient déjà coffré. Il n’a pas d’alibi pour ce soir-là, alors si en plus il portait le même parfum que l’agresseur... Ce qui questionne Vincent, c’est qu’Anaïs ait vendu la mèche à Zac. Pourquoi lui spécialement alors qu’ils se fréquentaient pas plus que ça ? Il se l’est fait comme les autres, OK, mais au final chacun est parti de son côté et Miss Zapping a continué gentiment à éplucher sa liste. Du moins d’après la version officielle.

Vincent flanque un coup de poing rageur au robinet : ça cloue le bec au jet glacial, et à ses pensées par la même occasion. Il sort de la douche et se plante devant le lavabo. Le mec qui le regarde dans la glace ne tient pas la forme. T’as intérêt à te refaire une santé garçon, parce que si quelqu’un te prend pour un vrai de vrai et en redemande, c’est bien Miss Monde.
La mousse jaillit dans sa main comme un ultimatum ; faudrait voir à pas s’endormir ! Cindy, ce qu’elle aime avant tout, c’est le mâle rasé de près et qui sent bon. Le plus souvent, il fait l’effort juste pour elle. Ses yeux se posent sur le flacon d’après-rasage au moment où la sonnette d’entrée retentit. V’là le padre qui revient aux nouvelles… Vincent étale la mousse et donne le premier coup de lame. Le carillon s’enflamme sur des airs pas nets. Il s’est rasé la moitié du visage quand on tambourine à la porte. Putain, fait chier ! Il balance le rasoir dans l’eau, fait disparaître la mousse et s’entoure la taille avec sa serviette.
— Ça va, là ! Je vais pas ouvrir à poil !
— Grouille, Vince, ça urge !
Vincent a reconnu la voix et reste planté devant la porte, pas très chaud à l’idée de se prendre le chou après une journée de boulot. Il ouvre. Luc passe aussitôt en mode déconneur.
— Tu sais qu’tu m’plais sapé comme ça ?
Le clin d’œil est de trop. Son effet galope jusqu’au poing de Vince.
— Tu vas pas t’y mettre, toi aussi ! Qu’est-ce tu veux ?
— J’regrette pour l’autre soir, Vince, annonce Luc, sérieux d’un coup. J’étais plus net quand t’es arrivé. Faut qu’on se parle, mon pote, parce que j’crois bien que tous les deux on est dans la même galère…
Surtout toi si je te claque la porte dans ta gueule !
— J’ai pas le temps, là, je pars de suite.
— Ben, va falloir que tu retardes la vidange parce qu’y a plus pressé.
Vincent avance le nez en plissant les yeux, comme son vieux quand il n’a pas mis ses loupes. Le temps, c’est justement ce qui lui manque, alors se perdre dans des explications dont il n’a rien à cirer, ça ne lui parle pas trop. Il finit par lâcher la porte et l’autre saisit le message.
— Assieds-toi et déballe, j’ai pas l’intention de m’attarder.
Vincent repasse dans la salle de bains et termine le travail en deux temps trois mouvements : lui aussi il sait se servir d’une lame ! Il écoute Luc débiter sa tirade, le flacon d’après-rasage dans la main.
— J’suis allé chez les flics ce matin. Ils voulaient me revoir. Tu les connais, ces enculeurs de mouches, ils me lâcheront pas tant qu’ils m’auront pas fait répéter cinquante fois la même chose.
— Ah ouais… Et qu’est-ce qu’ils voulaient savoir ? demande Vincent en balançant le flacon dans la poubelle.
— Ben… ils voulaient savoir pourquoi j’ai mis une demi-heure à rentrer chez moi, alors que je crèche à dix minutes. Faut croire que ça les turlupinait plus que la première fois où ils m’ont convoqué…
Vincent écoute à peine ; il est déjà ailleurs. Il sort de la pièce, jette un coup d’œil à Luc, vautré sur le canapé, les pieds étalés sur la table basse, et passe dans sa chambre.
— Et alors ? T’as répondu quoi ?
Il se plante devant la glace de l’armoire et enlève sa serviette avec un sifflement silencieux. Qu’est-ce qui la fait kiffer, la p’tite Cindy ? Jean noir et chemise blanche. La chemise, c’est parce qu’elle aime défaire les boutons en prenant tout son temps. Ouaille !
— La même chose que l’autre fois. J’leur ai dit que j’étais dans ma caisse et que j’ai entendu partir la tienne. Eux ils pensent que t’as pu te garer plus loin et revenir à pied. Ça se peut, remarque, surtout que Zac m’a parlé du parfum…
Vincent est en train de se jouer un autre film et ça lui coupe son effet. Il en oublie de remettre sa serviette avant de se pointer à la porte.
— Waouh ! rigole l’autre. C’est pour moi ou ton rencard est planqué par là ? Si je gêne, faut le dire…
— Tu vas me faire chier longtemps avec ça ? Tu cherches quoi au juste ? Ça fait un mois que tu me fais la gueule. Je t’ai pas assez prévenu de pas la sauter cette grognasse ? Je t’ai pas assez dit que ça t’apporterait que des embrouilles ? T’y es jusqu’au cou maintenant. Alors que t’en veuilles à ma peau, passe encore, je suis bien placé pour savoir que t’as l’alcool mauvais, mais tes accusations tu peux te les fourrer…
— Hey ! Tranquille !
Les mains en avant, Luc se redresse et enlève ses pieds de la table basse.
— J’te rappelle quand même que si t’es venu à la fête, c’est bien que t’avais une idée derrière la tête. Tu savais pourquoi elle t’avait invité ; je pouvais pas être super content de te voir, t’es d’accord ? Allez, va te fringuer et reviens parler sérieux. Moi non plus, j’ai pas que ça à foutre.
Luc a dégoté deux bières quand Vincent le rejoint sur le canapé.
— Vas-y, j’ai plus beaucoup de temps. Qu’est-ce qu’il t’a raconté, ce connard de Zac ?
— Il dit que le soir où elle s’est fait taillader, Anaïs a reconnu l’odeur de ton après- rasage… enfin, de ton parfum, c’est c’qu’elle est prête à jurer.
Luc se penche et renifle son copain.
— Tu fais bien de plus le mettre, ça pourrait faire jaser, déjà que... T’as qu’à dire à Miss Monde de t’en payer un autre, ajoute-t-il en clignant de l’œil.
Vincent ne relève pas, même s’il a l’impression que les soupçons planent toujours dans l’air. À moins que Luc cherche à se décharger sur lui…
— Et comment il sait tout ça, Zac ? demande-t-il.
— C’est Anaïs qui lui a filé l’info quand il est allé la voir à l’hosto.
En tout cas, les éléments concordent. Reste à savoir qui d’autre est au courant ; toute la ville si ça se trouve. Vincent se dit que Miss Zapping va devoir lui rendre des comptes. D’accord, il lui a juste dit de la fermer avec les flics, mais c’était pas une raison pour déballer son histoire devant le premier venu.
— Et toi, si tu me disais ce que t’as foutu pour pas rentrer chez toi de suite ?
Luc avale une gorgée de sa bière. Il se souvient qu’il était sacrément en rogne ce soir-là, et l’alcool qu’il avait épongé avant même que la soirée commence y était pour beaucoup. Lui, c’était pas avec Miss Zapping qu’il voulait sortir. Il voulait retrouver la petite Anaïs qu’il avait connue autrefois, quand son cul de reine lui était pas encore monté à la tête. Il le savait, pourtant, que c’était Vincent qu’elle voulait ; il avait bien vu la façon dont elle le reluquait, et ça durait depuis un bail. Finalement, cette chaudasse avait failli foutre en l’air une amitié vieille de vingt ans.
— Quand on est sorti, j’suis pas resté plus de cinq minutes avec elle. Ça servait à rien, elle voulait pas entendre. J’suis remonté dans ma caisse. J’me sentais pas trop capable de conduire, j’étais déchiré et j’avais la gerbe. J’t’ai vu sortir et lui parler. Quand t’es parti, la foudre est tombée et la lumière s’est coupée. J’ai ouvert la portière et j’ai gerbé sur le bitume. On n’y voyait rien. J’ai cru qu’Anaïs était rentrée. J’ai attendu encore un peu, et puis j’ai essayé de l’appeler. Ça répondait pas, alors j’ai laissé un message. J’me suis pas souvenu qu’elle avait pas son portable sur elle. On avait préparé la teuf ensemble ; son phone, j’l’ai vu dans l’arrière-cuisine de la salle. Le problème, c’est que les flics l’ont pas retrouvé. Tu le crois, ça ? Avec le message, y a l’heure où je lui ai envoyé. J’peux pas l’avoir appelée et l’avoir tailladée en même temps !
Vincent pose sa bière. Son portable vibre sous sa cuisse. Le pire, avec les meufs, c’est que le temps n’a pas la même valeur que pour les mecs : une heure, c’est pas une heure, c’est l’inquiétude assurée au bout d’une demi-heure.
— T’aurais pu leur montrer le tien. C’était déjà une preuve.
— Ouais, sauf que j’ai pas repensé au message la première fois ; ils arrêtaient pas de remettre le coup des menaces sur le tapis, que ça arrivait trop souvent, qu’ils avaient un wagon de plaintes contre moi depuis le bac à sable, et que « pourquoi j’aurais pas décidé de passer à l’acte pour changer ? » Moi, j’me souviens même pas de c’que j’ai dit ce soir-là ; c’est les autres qui me l’ont répété.
Y en a qui ont de la veine ! Vincent se souvient parfaitement de l’effet que ça fait d’être menacé de mort par son meilleur pote ; celui pour qui on a toujours été là, et surtout dans les mauvais moments.
— Et ce matin, ils m’ont reparlé du temps que j’avais mis à rentrer chez moi. Cette fois, ils en avaient qu’après ça. Tout d’un coup, les menaces c’était plus important ; va comprendre ! C’est là que je me suis souvenu du message, mais j’ai pas pu leur montrer, j’avais pas mon portable sur moi.
— Tout ça, ça me dit pas ce que t’as foutu pendant tout ce temps. T’as discuté cinq minutes avec elle, tu t’es tiré dans ta bagnole et t’as fini par l’appeler, OK, mais ça t’as pris quoi ? dix, quinze minutes ? On va dire qu’il était 22 h 40. Il te fallait dix minutes pour rentrer chez toi, alors, les dix minutes qui restent, t’en as fait quoi ?
— Vas-y ! Putain, Vince ! Tu crois que j’ai pas assez des flics ?
Luc se lève d’un bond, pendant que son copain répond tranquillement à son message.
— T’emballe pas, vieux, c’est toi qui l’as dit : on est embarqué dans la même galère.
Vince se redresse et fauche ses clés de voiture sur la table basse.
— Écoute ça, je vais te filer le meilleur conseil que t’aies jamais eu : t’approche plus de Zac, c’est un putain de mytho, ce mec. Tu sais ce qu’il dit sur toi ? Il dit que tu sais manier la lame mieux que personne ; il t’a vu faire dans la boucherie de ton oncle. Mon avis, c’est qu’il veut qu’on se bouffe, toi et moi. Pourquoi ? J’en sais rien, mais on a tout intérêt à se serrer les coudes. Tu crois pas ? C’est pas tout ça, ajoute Vincent en se dirigeant vers la porte, j’ai de la route à faire. Tu connais les meufs, une minute de trop et t’as plus qu’à te finir en solo. Comme au bon vieux temps, termine-t-il en rigolant.
Il ferme son appartement et laisse son meilleur pote devant chez lui. Sur la route, il décide de zapper tout ce qui pourrait nuire à son objectif. Il déroule le portrait de Miss Monde et se l’affiche sur le pare-brise. Cindy, il la connaît depuis cinq ans. La première fois qu’il l’a vue, elle était chez Anaïs. Il avait entendu parler d’elle. Les mecs disaient qu’elle était pas aussi bien gaulée que Miss Zapping, mais qu’elle avait la classe en plus. C’est pour ça qu’ils l’avaient tous surnommée Miss Monde. Elle lui avait tapé dans l’œil tout de suite. Il lui devait une fière chandelle, finalement. C’est dans ses bras qu’il avait appris à se détacher d’Anaïs. Cindy, il n’éprouvait que de l’attirance pour elle, mais ça lui permettait d’oublier que l’autre crevait d’envie de le serrer de près.
Vincent entre dans Marmande, passe la barrière avant de s’engager à gauche sur le boulevard Fourcade. Il prend la première rue à droite et se gare en bas de l’appartement de Cindy. Il grimpe les marches en deux deux jusqu’au troisième et enfonce la sonnette dans la foulée. C’est pas du service rapide ça, mon pote ? La porte s’ouvre. Le portrait qu’il a visionné pendant tout le trajet l’accueille avec une moue déçue. La rousse flamboyante lui montre qu’elle sait compter jusqu’à quinze avec ses mains. T’as intérêt à être bon, Vince.
— Et encore, j’ai failli me planter pour en gagner cinq !
La créature sourit et se coule dans ses bras ; il résiste à l’envie de la coller contre lui. La classe, c’est justement de ne pas se faire clouer au pieu comme une Miss Zapping.
— Désolé, j’avais un pote chez moi…
— C’est oublié. L’important, c’est que tu sois là.
Elle l’allume de partout, de la langue et de ses petites dents pointues ; il chauffe à blanc. Pas moyen de choper ses lèvres pour arrêter ça. Tiens le coup, Vince. Dis-lui maintenant, après, t’auras peut-être plus envie. Maintenant !
— T’es sûre de vouloir rester là ?
Elle le regarde avec un scénario d’enfer au fond des yeux ; il manque se vautrer dedans.
— Là ? Comme ça ? Debout, tu veux dire ?
— Nooon… ici… chez toi…
Il la sent sur le recul. Elle ne comprend pas, il n’a jamais voulu décoller de chez elle quand il vient la voir, et c’est pas faute d’avoir travaillé sur le sujet.
— Je te propose un deal. On reste ici ce soir, et demain je t’emmène chez moi. C’est ce que t’as toujours voulu, non ? On passe la journée au pieu, tranquille, rien que toi et moi. Ou alors, on ira se balader, si tu veux. Surtout se balader, et où y a plein de monde si possible.
Elle n’est pas convaincue ; ça sent l’arnaque. Elle ouvre la bouche, et il balance le paquet. Le truc qu’il s’était juré de jamais dire :
— Tu seras la première.
Cette fois, c’est banco. Elle revient se fondre contre lui. Il récolte le souffle de la victoire sur ses lèvres.
— C’est d’accord.
Envoyez la monnaie !
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